Le silence du matin
Je descends l’escalier en chaussettes, et je sais déjà, avant d’arriver en bas, qu’Adrien n’est pas là. Mon corps le sait avant ma tête. C’est une chose qui m’arrive de plus en plus, ces derniers temps — savoir sans pouvoir dire comment — et que je préfère ne pas regarder de trop près.
Dans la cuisine, sa tasse est encore sur le plan de travail. La cafetière est tiède, deux tasses sorties : la mienne, vide, le rond brun que je laisse toujours au fond ; la sienne, pleine, et froide. Je la touche du dos de la main, comme on touche le front d’un enfant pour vérifier la fièvre, et la porcelaine est froide jusqu’au cœur. À la surface, ce voile gris qui se forme quand on oublie un café trop longtemps. Versé il y a une heure, au moins. Peut-être plus.
Il y a un bruit que fait notre maison quand Adrien est là. Le parquet qui travaille sous son poids, l’eau qui court dans les tuyaux, sa manière de poser les choses un peu trop fort, comme s’il en voulait à chaque objet de ne pas se ranger seul. Ce matin, rien de tout cela. La pluie fine contre la fenêtre, le ronronnement du frigo, et au-dessus, le silence. Un silence qui a une texture, une épaisseur. Un silence qui occupe la place de quelqu’un.
Je reste un moment devant cette tasse sans rien faire. C’est idiot. Adrien part tôt, parfois. Il a des chantiers à l’autre bout de l’agglomération, des réunions de copropriété qui s’éternisent, des promoteurs qui veulent tout pour hier. Il lui arrive de filer avant que je me lève, de me laisser un mot sur le frigo avec l’aimant en forme de citron qu’on a rapporté de je ne sais où. Il n’y a pas de mot, ce matin. Mais ça ne veut rien dire. On ne se laisse plus de mots aussi souvent qu’avant. Les gens arrêtent de se laisser des mots, à un moment.
Je me sers un café dans la cafetière tiède et je le bois debout, appuyée contre l’évier, le regard sur le jardin trempé. Voilà. C’est une matinée comme une autre. Je vais monter dans l’atelier, je vais finir les planches pour l’éditeur jeunesse qui les attend depuis vendredi, je vais oublier cette tasse froide qui n’a aucune importance.
Je sors mon téléphone de la poche de mon gilet.
Pas de message.
Je le repose sur le plan de travail, l’écran vers le haut. Je reprends une gorgée. Je regarde le téléphone. Toujours rien, évidemment, dix secondes ne suffisent pas à faire arriver quoi que ce soit. Je le retourne, écran contre le marbre, pour ne plus le voir. Trois respirations plus tard, je le retourne de nouveau et je vérifie. Ce geste-là, je le fais sans décider de le faire. Mes doigts savent où est l’appareil avant que ma tête ne le demande. Encore ces gestes qui me devancent, comme dans l’escalier tout à l’heure — le corps qui passe devant, et la tête qui suit.
Je lui écris. Tu es parti tôt ? Tout va bien ? J’efface le deuxième message. Je ne veux pas avoir l’air. Je laisse juste le premier. Les deux petits chevrons gris restent gris. Pas remis. Pas lu.
C’est là que je remarque la pastille rouge sur l’icône de la messagerie vocale.
Un message. Reçu hier soir, dit l’horodatage. 23 h 14.
Je fronce les sourcils, parce que je n’ai pas souvenir d’avoir vu cette notification hier. J’étais réveillée à 23 h. Je crois que j’étais réveillée. Je porte le téléphone à mon oreille et j’écoute.
C’est sa voix. Plus basse que d’habitude, un peu rauque, avec ce léger souffle qu’il a quand il marche en parlant. Il y a un bruit de fond, une circulation lointaine, peut-être le vent.
« Hélène. C’est moi. Écoute, il faut que je te parle de quelque chose. Pas au téléphone. Quand je rentre, d’accord ? Ne… »
Et ça s’arrête. La messagerie a coupé, ou il a raccroché. Trois secondes de silence, puis la voix automatique me propose de réécouter, d’effacer, de rappeler.
Je réécoute.
Il faut que je te parle de quelque chose.
La phrase me tombe dans le ventre comme une pierre dans un puits, et je l’entends descendre, descendre, sans jamais toucher le fond. Ce n’est pas tant ce qu’il dit. C’est que je n’ai aucun souvenir de ce message. Aucun. Je ne me rappelle pas l’avoir reçu, pas l’avoir entendu sonner, pas avoir vu son nom s’allumer à 23 h 14. Et je devrais. Je suis quelqu’un qui guette son téléphone le soir, qui n’éteint jamais la sonnerie, qui se lève la nuit pour vérifier. Je devrais me souvenir de la voix d’Adrien dans le noir de la chambre.
Je me concentre. Hier soir. Hier soir, j’ai dîné, j’ai travaillé un peu dans l’atelier, je suis montée me coucher. J’ai lu. À quelle heure ? Je tends vers ce moment comme on tend la main vers un objet sur une étagère trop haute, et mes doigts ne rencontrent rien. Il y a la lecture, et puis il y a le matin. Entre les deux, c’est lisse. Pas noir, pas trouble : une page qu’on aurait tournée sans la lire.
Ça arrive. C’est la fatigue. On ne se souvient pas de chaque heure de chaque soirée, personne ne fait ça, ce serait une maladie de se souvenir de tout. Je me répète cette phrase deux fois, et elle a presque l’air de fonctionner.
Je rappelle Adrien. Ça sonne une fois, dans le vide, puis ça bascule directement sur sa messagerie, sa voix posée, professionnelle, celle qu’il met pour les clients : Vous êtes bien sur la messagerie d’Adrien Morel. Je raccroche avant le bip. Je rappelle. Même chose. La sonnerie unique, puis le saut dans la boîte vocale. Quand un téléphone sonne une fois avant de basculer, ce n’est pas qu’on refuse l’appel. C’est qu’il est éteint, ou qu’il n’a plus de réseau, ou plus de batterie.
Adrien ne laisse jamais son téléphone s’éteindre. Il a des chargeurs partout, dans la voiture, dans son sac, un quatrième au bureau. C’est une plaisanterie entre nous, sa terreur de la batterie à plat, lui qui n’a peur de rien d’autre.
Je pose les deux mains à plat sur le marbre froid et je respire. La pluie a forci dehors, elle fait maintenant un grésillement régulier sur la verrière de l’atelier, là-haut. Il est huit heures vingt. Ce n’est rien. Un homme qui part tôt, un téléphone déchargé, un message de la veille qu’on a écouté à moitié endormi et oublié. Mis bout à bout, ça ne fait pas un drame. Ça fait une matinée ordinaire qu’on regarde avec trop d’attention.
Je décide de monter travailler. Vraiment. Je vais m’asseoir devant mes planches, et quand j’aurai bouclé la double page de la forêt, il sera neuf heures, et Adrien aura rappelé, et il rira de moi, de ma façon de transformer un retard en disparition. Il dira que j’ai trop d’imagination, que c’est pour ça que je dessine, et il aura raison.
Je monte trois marches.
Le téléphone sonne.
Je redescends si vite que je me tords presque la cheville sur la dernière marche. Mais ce n’est pas son nom sur l’écran. C’est un numéro que je ne connais pas. Un fixe, indicatif local. Mon pouce hésite une seconde au-dessus du vert. À cette heure, un numéro inconnu, c’est un démarcheur, une erreur, une banque. Je décroche quand même, parce qu’une partie de moi décroche toujours, au cas où.
« Allô ?
— Madame Morel ? Hélène Morel ? »
La voix est posée. Une voix d’homme, qui prononce mon nom complet, mon prénom et mon nom, comme on fait dans les administrations. Quelque chose en moi se rétracte aussitôt. Personne n’appelle pour une bonne nouvelle en disant votre nom et votre prénom de cette manière-là.
« Oui. C’est moi.
— Brigadier Royer, gendarmerie. Vous êtes bien l’épouse de monsieur Adrien Morel ? »
Je m’entends répondre oui. Ma voix sort normale, presque polie. Pendant ce temps, à l’intérieur, tout se met à aller très vite et très lentement en même temps. La cuisine devient nette, hyper-nette, je vois la goutte de café séchée sur le côté de sa tasse, le grain du bois sur la table, l’aimant en forme de citron sur le frigo, sans mot dessous.
« Madame, est-ce que vous savez où se trouve votre mari, actuellement ? »
Actuellement. Le mot a un poids. On ne demande pas ça pour rien.
« Non. Il… il était parti quand je me suis levée. Pourquoi ? Il s’est passé quelque chose ? »
Il y a un court silence à l’autre bout, le froissement de quelqu’un qui change de position, qui consulte peut-être une note.
« Nous avons retrouvé un véhicule immatriculé à son nom ce matin. Une berline grise. »
Le sol se dérobe d’un centimètre, juste un centimètre, comme un ascenseur qui démarre.
« Retrouvé. Comment ça, retrouvé ? Il a eu un accident ?
— Non, madame, pas d’accident. Le véhicule est intact. Il était stationné sur le bas-côté, les portières ouvertes. Le téléphone de votre mari se trouvait à l’intérieur, sur le siège passager. C’est ce qui nous a permis de remonter jusqu’à vous. »
Les portières ouvertes. Le téléphone à l’intérieur. J’enregistre ces deux choses sans les comprendre, comme deux mots dans une langue que je devrais connaître. Adrien ne laisse pas son téléphone. Adrien ne laisse pas les portières ouvertes, il verrouille deux fois, il revient parfois sur ses pas pour vérifier. Tout ce que le brigadier me décrit, c’est un homme qui n’est pas mon mari.
« Je ne comprends pas », je dis, et c’est la chose la plus vraie que j’aie dite depuis ce matin.
« Madame Morel. » La voix se fait un peu plus douce, et c’est cette douceur qui m’effraie, plus que tout le reste. « Est-ce que votre mari avait des raisons de partir sans prévenir ? »
La question reste suspendue dans la cuisine. Je devrais répondre tout de suite. Non, bien sûr que non, Adrien n’est pas comme ça, on est bien, tout va bien. C’est ce qu’une femme répond quand on lui demande ça. La réponse est là, toute prête, sur le bord de mes lèvres.
Et je ne la dis pas.
Parce qu’au moment où j’ouvre la bouche, je repense à sa voix d’hier soir, ce timbre bas que je ne lui connais pas, il faut que je te parle de quelque chose, et à ce vide trop net dans ma soirée, et à la tasse froide, et je me rends compte que je ne sais pas. Je ne sais pas s’il avait des raisons. Je ne sais pas ce qu’il voulait me dire. Je ne sais pas où j’étais, moi, hier à 23 h 14. La certitude que j’attendais de trouver sous mes pieds n’y est pas. Il y a juste le vide, et le brigadier qui attend, et ce silence de ma part qui dure une seconde de trop, puis deux, et qui en dit déjà bien plus long que n’importe quelle réponse.
« Madame ? Vous êtes toujours là ? »
« Oui, je murmure. Je suis là. Où… où avez-vous retrouvé la voiture ? »
« Sur la départementale, à une vingtaine de kilomètres à l’est. Au lieu-dit les Renardières. »
Les Renardières. Le nom ne me dit rien.
Et pourtant, quand je le répète tout bas, une fois que j’ai raccroché, j’ai dans la bouche un goût de terre mouillée, et au creux du ventre la certitude muette d’avoir déjà roulé sur cette route, de nuit, les mains serrées sur le volant. Je n’y suis jamais allée.
J’en suis sûre. Presque sûre.
Vous venez de lire le premier chapitre. Hélène n'en est qu'au début de ce qu'elle a enterré.
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